Le pantalon du géant

Publié le par Elisabeth St Michel

Le pantalon du géant

De l’enfant, on ne voit que le visage, émergé de dessous la table, émergé de là où il se cachait, en boule, inaccessible. C’est là son refuge, une table d’écolier sous laquelle il se replie quand la tension est trop forte. Une main l’a saisi pour le ramener au monde. Un adulte s’est agenouillé, s’est mis à sa hauteur, ce qu’il dit n’est que brouillard et confusion. Le menton de l’enfant tremble, est-ce colère ou chagrin ? L’un est artisan de l’autre. Sa bouche s’arrondit comme si elle allait parler, ses lèvres remuent comme si elles allaient dire, elles hésitent, elles jargonnent, sa langue, affolée, les mouille de ses passages répétés. Ses lèvres sont humides, elles luisent, sa mâchoire esquisse un mouvement. Que faut-il faire ? Dire ou se taire, de soi sortir un mot, un son, un cri ? L’enfant est anxieux, il s’essuie la bouche d’un geste furtif de la paume et ignore le mouchoir qu’on lui tend. Le tremblement de son menton s’accentue, il entraine avec lui ses joues, rouges comme des joues fiévreuses, rouges et qu’on devine chaudes, rouges. Les yeux de l’adulte s’approchent, la bouche de l’adulte articule de nouveau des paroles floues. Les joues de l’enfant se crispent à présent, mues par l’appréhension, son visage entier se crispe. Sa bouche s’est refermée et sa mâchoire forme un étau inviolable, une barrière, un écran. Sur ses lunettes, deux corolles de buée se sont formées, ses yeux disparaissent derrière les verres. Sa respiration chahutée alimente la brume. L’adulte propose de nouveau le mouchoir, pour essuyer les lunettes, il tend la main. L’enfant se renfrogne encore, sur son front se dessinent des rides minuscules et profondes. Son visage est à présent complétement verrouillé. L’adulte s’approche encore avec d’infinies précautions. Tous les deux à genoux, sur un carrelage inhospitalier, ils sont tête contre tête, pas tout à fait, pas encore, l’apprivoisement est long. L’enfant déglutit, libère un de ses poings serrés pour écarter une mèche qui le gêne, le resserre aussitôt et l’appuie contre sa tempe. L’adulte s’est levé maintenant. À portée des yeux du petit, les lacets, énormes, de ses chaussures. Les tâches de rousseur qui s’étaient perdues dans une flaque pourpre réapparaissent. Les pommettes reprennent une couleur chair. L’enfant hésite. Tenter un repli vers l’antre encore douillet, sous la table à l’abri des regards, à l’abri du jour et à l’abri des mots, rester comme il est, assis à la croisée de deux rangées de pupitres ? Se rendre ou s’obstiner ? Le visage de l’adulte apparait de nouveau. Voilà que le corps cette fois plié en deux, l’homme se penche vers lui, et le rejoint presque. Sa tête, vue du dessous, est drolatique, c’est un masque, c’est une farce, ce sont deux yeux et un nez flasque qui tombe, un sourire de pitre, de son nez et de ses oreilles dépassent quelques poils. L’enfant se lève et s’accroche au velours du pantalon du géant.

 

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