Parenthèse frontalière

Publié le par Elisabeth St Michel

Un long ruban se décline, rigoureusement monotone et changeant, sensible à la lumière, réactif aux frimas comme à la douceur de l’air, méticuleusement régulier et éphémère. C’est une fresque dormante dont le format permet le temps, le temps du pas qui s’inscrit, le tempo des arbres plantés tout au long du parcours, à égale distance les uns des autres, une ligne droite à perte de vue, à peine interrompue par de timides bâillements du chemin de halage. Les écluses égrainent des passerelles métalliques, taches d’encre noire sur eaux profondes. Officiellement interdits au public, les passages grillagés laissent passer les récalcitrants à la règle et leurs chiens qui s’y échauffent les coussinets. Les anciennes maisons des éclusiers, elles, sont murées. De l’une d’elles on a fait une guinguette. Les autres gardent dans leurs entrailles les secrets des gardiens de l’eau. Le canal s’étend, s’alanguit aux confins de la ville et des terres labourées et fertiles qui regorgent de poireaux et de  choux. Le chemin que l’on suit, on pourrait le suivre toujours, comme les parallèles de rails déterminés. À contresens, ou parfois nous surprenant à se déplacer dans notre sillage, une péniche. On s’arrête. Son chargement intrigue, les plus jeunes font signe à d’hypothétiques mariniers qui les croiseraient du regard. L’eau vaguelette, les poules d’eau se laissent porter. Sous le pont, les voitures qui passent au dessus de nos têtes font vibrer le béton. Sur les piliers et au creux de la soupente une flore foisonnante à la Douanier Rousseau, exubérance onirique qui contraste avec les parois sales qui lui servent de cadre.  Des aérosols de peinture sont encore posés là, au pied d’un petit échafaudage. Au retour à l’air libre, de l’autre côté de la nationale qu’on a traversée en creux, l’infinie longiligne trouve ses points de fuite. On l’abandonne là, on a assez marché, et on revient nonchalamment à la guinguette devant laquelle on est passé tout à l’heure. Un ciel lourd menace de craquer mais on s’installe quand même à l’extérieur, se régalant, avant qu’elle ne nous soit servie, d’une bière aux accents ambrés.

 

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