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Sans titre puisque sans texte

Publié le par Elisabeth St Michel

Sans titre puisque sans texte

Littérature sans texte

Venez sans texte. Laissez dans vos bibliothèques les mots que vous choisiriez, les tranches de livres qui vous tendraient des extraits appropriés, les lignes qui me rappelleraient à vous, entre lesquelles on me reconnaitrait en hochant la tête, les paragraphes émouvants qui feraient se trahir l’émotion. Les livres que j’ai aimés, moi seule les contiens, moi seule les détiens. Ils ont fait force dans ma vie, ils m’ont suivie et ils m’ont faite, ils ont été nuits blanches et déchirures, ils ont été désirs et cris.  Nul besoin de les ouvrir aujourd’hui alors que je m’en vais. Venez seuls, venez nus. Ne vous chargez pas non plus de vos écrits, tout littéraires qu’ils puissent être, attristés et me rendant hommage, louant mon caractère et mon parcours, citant des manifestes pour lesquels je me suis battue, égrenant des dates, des fonctions. Vous y éparpilleriez des notes d’humour, avec trop de délicatesse, sans heurter ni trahir, la franche rigolade risquant d’être, au vu de la circonstance, perçue comme choquante. C’est en musique que je vous attends pour ce dernier round, sans qu’aucun d’entre vous ne traverse la salle, sa feuille froissée à la main. Je pars aux quatre vents, quelques standards populaires en porte-voix. Chacun en lui-même se racontera l’histoire. Les mots battront dans vos tempes. Plus tard, quand vous serez attablés, au bistrot d’à côté et que la solennité aura fait ses valises, dans la bière et les cochonnailles alors, oui, on se retrouvera.

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Le pantalon du géant

Publié le par Elisabeth St Michel

Le pantalon du géant

De l’enfant, on ne voit que le visage, émergé de dessous la table, émergé de là où il se cachait, en boule, inaccessible. C’est là son refuge, une table d’écolier sous laquelle il se replie quand la tension est trop forte. Une main l’a saisi pour le ramener au monde. Un adulte s’est agenouillé, s’est mis à sa hauteur, ce qu’il dit n’est que brouillard et confusion. Le menton de l’enfant tremble, est-ce colère ou chagrin ? L’un est artisan de l’autre. Sa bouche s’arrondit comme si elle allait parler, ses lèvres remuent comme si elles allaient dire, elles hésitent, elles jargonnent, sa langue, affolée, les mouille de ses passages répétés. Ses lèvres sont humides, elles luisent, sa mâchoire esquisse un mouvement. Que faut-il faire ? Dire ou se taire, de soi sortir un mot, un son, un cri ? L’enfant est anxieux, il s’essuie la bouche d’un geste furtif de la paume et ignore le mouchoir qu’on lui tend. Le tremblement de son menton s’accentue, il entraine avec lui ses joues, rouges comme des joues fiévreuses, rouges et qu’on devine chaudes, rouges. Les yeux de l’adulte s’approchent, la bouche de l’adulte articule de nouveau des paroles floues. Les joues de l’enfant se crispent à présent, mues par l’appréhension, son visage entier se crispe. Sa bouche s’est refermée et sa mâchoire forme un étau inviolable, une barrière, un écran. Sur ses lunettes, deux corolles de buée se sont formées, ses yeux disparaissent derrière les verres. Sa respiration chahutée alimente la brume. L’adulte propose de nouveau le mouchoir, pour essuyer les lunettes, il tend la main. L’enfant se renfrogne encore, sur son front se dessinent des rides minuscules et profondes. Son visage est à présent complétement verrouillé. L’adulte s’approche encore avec d’infinies précautions. Tous les deux à genoux, sur un carrelage inhospitalier, ils sont tête contre tête, pas tout à fait, pas encore, l’apprivoisement est long. L’enfant déglutit, libère un de ses poings serrés pour écarter une mèche qui le gêne, le resserre aussitôt et l’appuie contre sa tempe. L’adulte s’est levé maintenant. À portée des yeux du petit, les lacets, énormes, de ses chaussures. Les tâches de rousseur qui s’étaient perdues dans une flaque pourpre réapparaissent. Les pommettes reprennent une couleur chair. L’enfant hésite. Tenter un repli vers l’antre encore douillet, sous la table à l’abri des regards, à l’abri du jour et à l’abri des mots, rester comme il est, assis à la croisée de deux rangées de pupitres ? Se rendre ou s’obstiner ? Le visage de l’adulte apparait de nouveau. Voilà que le corps cette fois plié en deux, l’homme se penche vers lui, et le rejoint presque. Sa tête, vue du dessous, est drolatique, c’est un masque, c’est une farce, ce sont deux yeux et un nez flasque qui tombe, un sourire de pitre, de son nez et de ses oreilles dépassent quelques poils. L’enfant se lève et s’accroche au velours du pantalon du géant.

 

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Page blanche

Publié le par Elisabeth St Michel

Page blanche

Blanc, blanc, blanc, nu, rien, blanc. Ce n’est rien, souvenir absent, du blanc, du blanc seulement. Blanc, mur. Se heurter, se cogner, page blanche, blanche blanche, page nue. Gomme, gomme blanche, blanche, blanche, effacer, s’effacer, ne rien garder. Ne pas regarder. Blanc, blanc, des blancs dans le texte, violents, remuants, muets, des blancs, muets, meurtris, meurtriers. Blanc, blanc, blanc, nu, rien, blanc, rien ne revient, oubli, amnésie, effacement. Blanc. Blanc sale. Blanc non innocent. Coupez ! Rien, nu, un mur, un rempart, un trou noir. Blanc, blanc, blanc, une coupure dans le texte, violente, remuante, meurtrie, meurtrière. Mémoire neigeuse, taiseuse, mémoire laiteuse, mémoire rageuse, entravée, bâillonnée. Chiffon blanc, blanc, souvenir troué, années blanches, rien, se heurter se cogner blanc, blanc, indistinct, indicible, muet. Blanc, indécent, blanc, blanc, blanc impudique blanc, impudent, blanc, obscène. Blanc, une blessure dans le texte, violente, remuante, meurtrie. Brûlante.

Pour écouter le texte, cliquer ici 

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Embrassement

Publié le par Elisabeth St Michel

Embrassement

Se laisser embarquer par un mouvement de caméra lent et circulaire ...

Tu en as passé des jours dans ce bar, derrière un comptoir aujourd’hui usé par les ans, par les verres qui y ont versé leurs larmes d’alcool et de sucre, par les passages répétés de lavettes en quête de brillance. Combien de générations de lavettes ? Et combien de tomes de blagues éculées et de commentaires fumeux au petit matin ? Combien de mondes défaits et retricotés, un point à l’endroit, un point à l’envers, à la lueur des idées neuves, combien de tables renversées, de poings levés ? Combien de queues de manifs réunies ici, banderoles déposées en travers des tables, slogans encore en bouche ? Derrière toi, des bouteilles affichent la couleur : whisky aux reflets d’or sans carat, gin irréprochable de transparence et ses sœurs, vodka, téquila. La fiole de genièvre, la gnole … Et puis les verres qui vont avec et qui portent la marque, Martini, Suze, JB et autre Gordon, les verres à bière, les calices les plus généreux. Parmi eux, le verre à Duvel ébréché que tu n’as jamais remplacé, trop de sentiments là-dedans, c’est ton verre, tu le tiens en main en égrainant les souvenances. Elles habitent ton esprit comme un sable fuyant, elles se dispersent et patiemment, tu les rassembles. Tu t’es assise sur le haut tabouret, à l’extrémité du zinc. À portée de ta main, le gros dictionnaire qui aidait aux mots croisés de la Voix du Nord que tu découpais et qu’on faisait collectivement. Petit Larousse illustré, 1991. Tu le feuillettes comme si tu cherchais quelque chose entre les pages jaunies, quelque chose d’infime, une virgule, un soupir. Ta nuque se reflète dans le grand miroir qui longe le bar. À gauche, des affiches scotchées sur la porte d’entrée témoignent encore des événements qui ont eu lieu dans le quartier, des ventes, une expo de peintres amateurs, un concert en plein air dans le parc de la mairie, un don du sang. La porte ne s’ouvre plus que pour te laisser passer, toi. Elle est doublée d’une lourde persienne. Du bois épais, des lattes solidaires qui n’ont pas empêché une intrusion l’année dernière, pendant les congés. Pour la caisse, ils étaient venus. Déçus, ils avaient laissé, après le grabuge, du verre cassé, du liquide renversé, vomi -l’odeur a mis des semaines à se dissiper et dans tes narines à toi, elle est toujours douloureuse-, des banquettes lacérées. Celle-ci, tiens, la première, entamée au canif sur son flanc, elle a craché de la mousse comme un ventre mou. Elle en crache encore et des filaments volètent aux abords de la cicatrice, une balafre d’une trentaine de centimètres. C’est une banquette pour deux qui fait face à deux chaises. Une table en bois verni entre elles, un distributeur de serviettes en papier rêche pour les amateurs de sandwichs, un cendrier que tu n’as jamais enlevé. Par endroits, le vernis s’écaille. Banquette, table, chaises, banquette, table, chaises. Les tables se rejoignaient parfois et on rapprochait les sièges. Les langues se déliaient, les distances se faisaient moins timides et le verbe devenait plus haut. À hauteur d’homme, une corniche fait le tour du café, pêche miraculeuse de vieilleries, du genre de celles qui donnent une âme. Le camion de pompier d’abord, comme on pourrait en voir apparaître dans un album de Tintin, sa grande échelle en bandoulière, indiffèrent à la poussière, terni mais inaltérable, passeur de témoin. À sa suite, des collections tronquées, données, abandonnées, des baigneuses, ta préférée s’affiche nue sur un fin drap de bain en faïence, des chouettes, des statuettes ivoiriennes que tu acceptais de Désiré - il t’en laissait régulièrement une en échange de -, des fleurs artificielles qui ont fini par faner, un service à thé, un casier à bouteilles, un transistor, l’antenne encore dressée en quête d’ondes, les piles ont-elles été retirées ou se sont-elles décomposées dans leur compartiment ?  Quelques pochettes de 45 tours, qui s’appuient sur le mur, Yellow Submarine, une Longue Dame Brune, pochette signée de sa main, le Gorille puis Piaf, et cette fissure qui écaille la peinture, un double éclair, entre Montand et Mitchell. Il fut un temps où on chantait ici et où on connaissait les chansons à texte. Sous les pochettes, le juke-box. Tu en graisses toi-même le mécanisme et il connait encore bien la musique. Huit colonnes, soixante-douze titres possibles, face A, face B. On chantait ici, on y dansait parfois quand le café était fermé et qu’il ne restait que les amis. L’appareil est à toi. Jamais quiconque n’a introduit dans son ventre la moindre pièce. Ce soir, il est éteint et il se tait. Dans l’angle, on se regroupait, on pianotait pour faire son choix et le mécanisme se mettait en branle. Les yeux des gosses clignotaient au rythme des loupiotes. Sur la vitre, il n’y plus de trace de doigt, quelques rayures dont tu connais l’exact emplacement. L’accès aux toilettes se fait tout à côté, une simple plaque émaillée. WC. Le battant style western n’a jamais bien fermé. Il baille à l’instant. Les quelques marches qui mènent à l’étage, mènent chez toi. Tu les aperçois en tournant la tête. Elles ne sont pas protégées par un panneau PRIVE qui en interdirait l’accès. Privé… ? Tu as refermé le dictionnaire et il n’y a plus de bière dans ton verre. Tu te lèves lentement pour le laver sous l’eau chaude du robinet de l’évier. Combien de fois l’as-tu fait ce tour, ce tour des lieux qui ont été, pendant soixante ans, ta vie ? Demain, ce sera les yeux fermés. Ce sera un embrassement mental qui alignera les objets et les gens sur une toile. Des détails se détacheront, tu les laisseras se gorger d’imprécision et devenir auréoles d’une aquarelle brouillée.

 

 

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Le phare

Publié le par Elisabeth St Michel

Beaucoup de métaphores, un phare, un pilier, un repère, un ancrage, un rempart…    
Un arbre pour mettre un peu de distance avec le corps, la maladie, le grand effilochage.

Tellement d’adjectifs, solide, inébranlable, indestructible…    
Et la difficile évidence qu’il faut se quitter.

Dans notre paysage intérieur, impossible de penser l’horizon sans cet arbre. Il est la sève et l’ombre, solide, profondément enraciné, infatigablement là, épuisé pourtant. Il est un refuge, pour rire, panser ses plaies, reconstruire le monde, se livrer, observer à la loupe les bizarreries humaines. Il est l’écorce et la lumière, sur le tronc, on grave des images intenses qui resteront, quoi qu’il arrive à l’arbre, même s’il est clair qu’il ne peut rien lui arriver, cet arbre-là n’est pas de ceux qui se laissent abattre ou foudroyer. Sur ses feuilles nervurées, on décalque nos parcours, on déplie nos vies. On ne peut imaginer sa disparition, Il est indéfectiblement présent. On ne cherche pas à le répertorier, il n’appartient pas aux essences communes et ne ressemble à aucun autre. C’est un pilier, un phare charpenté dont, de loin, on aperçoit les signaux.
On nous dit qu’il n’est plus là, que dans la clairière, seule une souche occupe l’espace. On nous dit que les parasites qui le rongeaient ont fini par gagner, qu’ils se sont emparés de lui, des racines à la cime et se sont infiltrés dans les moindres de ses pores jusqu’à l’étouffer. On nous dit qu’il est mort, que les botanistes qui en prenaient soin le pleurent, que cet arbre-là les a émus par sa singularité. On le savait, l’arbre lui-même le savait, que ses forces s’envolaient. N’empêche, nulle trace de la souche qui resterait comme témoignage de son passage. Dans notre paysage intérieur, indépendamment du corps qui a rendu les armes, c’est lui qui est là, gravé dans notre écorce, à nous.

 

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Parenthèse frontalière

Publié le par Elisabeth St Michel

Un long ruban se décline, rigoureusement monotone et changeant, sensible à la lumière, réactif aux frimas comme à la douceur de l’air, méticuleusement régulier et éphémère. C’est une fresque dormante dont le format permet le temps, le temps du pas qui s’inscrit, le tempo des arbres plantés tout au long du parcours, à égale distance les uns des autres, une ligne droite à perte de vue, à peine interrompue par de timides bâillements du chemin de halage. Les écluses égrainent des passerelles métalliques, taches d’encre noire sur eaux profondes. Officiellement interdits au public, les passages grillagés laissent passer les récalcitrants à la règle et leurs chiens qui s’y échauffent les coussinets. Les anciennes maisons des éclusiers, elles, sont murées. De l’une d’elles on a fait une guinguette. Les autres gardent dans leurs entrailles les secrets des gardiens de l’eau. Le canal s’étend, s’alanguit aux confins de la ville et des terres labourées et fertiles qui regorgent de poireaux et de  choux. Le chemin que l’on suit, on pourrait le suivre toujours, comme les parallèles de rails déterminés. À contresens, ou parfois nous surprenant à se déplacer dans notre sillage, une péniche. On s’arrête. Son chargement intrigue, les plus jeunes font signe à d’hypothétiques mariniers qui les croiseraient du regard. L’eau vaguelette, les poules d’eau se laissent porter. Sous le pont, les voitures qui passent au dessus de nos têtes font vibrer le béton. Sur les piliers et au creux de la soupente une flore foisonnante à la Douanier Rousseau, exubérance onirique qui contraste avec les parois sales qui lui servent de cadre.  Des aérosols de peinture sont encore posés là, au pied d’un petit échafaudage. Au retour à l’air libre, de l’autre côté de la nationale qu’on a traversée en creux, l’infinie longiligne trouve ses points de fuite. On l’abandonne là, on a assez marché, et on revient nonchalamment à la guinguette devant laquelle on est passé tout à l’heure. Un ciel lourd menace de craquer mais on s’installe quand même à l’extérieur, se régalant, avant qu’elle ne nous soit servie, d’une bière aux accents ambrés.

 

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Celles qui ...

Publié le par Elisabeth St Michel

Celles qui ...

celle qui a été sculptée et polie dans le granit, rose d’habit, noire d’humeur et d’humour, ciselant le verbe et léchant la formule, gardant ses distances avec le tendre, fondue dans le bloc rugueux dont elle est issue sans se laisser aller aux transports, sans prêter attention aux fissures amenées par le temps et l’absence, lézardes possibles pour parler de soi et ne plus rechigner au chagrin, celle qui sait, qui a fait des études et le fait savoir, qui cite, qui récite et a des références, qui subjugue l’assemblée de ses causeries omnipotentes et, d’un ton impérieux, impose le silence, celle qui prend la balle au bond et, dans une infinie soif de reconnaissance, attire la lumière, la concentre, brille, parle haut, parle fort, parle d’elle, a tant besoin de parler d’elle, celle pour qui la confiance est un yoyo facétieux enchaînant croche-pieds et pieds de nez, celle qui s’est diluée jusqu’à l’invisibilité et dont on a tracé les traits à l’eau en négligeant les pigments, aquarelle larmée, elle a cessé d’exister et sa voix ne porte pas, celle qui a été la proie, celle qui fait tache, que dans les cérémonies on ne sait où placer, pilier de bars mal famés et amatrice de bière, elle descend des brunes pression et son rire gras sonne comme une offense, celle qui a vu sa maison être bombardée puis brûler, l’épouse du médecin, réfugiée dans la cave avec les deux filles, et qui s’en est extraite en se saisissant de la main tendue par un Allemand devenu moins boche que les autres, groβ malheur Madame, la guerre, celle qui est toujours restée célibataire, ses amours n’étaient-elles pas scandaleuses, et le peu qu’on connaît de sa vie, sulfureux, celle qui s’est mariée sans amour pour devenir mère, a renoncé à quelque étude et n’a pas été très bonne autodidacte, qui a élevé ses enfants et ceux des autres, ceux des mères qui travaillaient à l’extérieur et qui déposaient leur progéniture tôt, alors que le ciel était encore enlacé dans les rumeurs de la nuit, celle dont il reste trois lettres postées d’Amérique où elle était partie tenter de faire fortune avec son homme, trois lettres haletantes et légendaires, exaltantes et passionnées, qu’est-il advenu de cette figure héroïque quand le courrier a cessé d’arriver, celle qui est morte de diphtérie alors qu’elle n’avait que huit ans et dont on ne saura pas où seraient allées ses préférences, serait-elle devenue icône ou pionnière, quelle voie aurait-elle ouverte, celle qui a été pensée mais pas conçue, regrettée mais pas pleurée

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Ton inséparable

Publié le par Elisabeth St Michel

Les quatre textes qui suivent ont été écrits durant l'été 2019, pour conjurer, contrer maladroitement un grand départ non préparé, une mort non annoncée...

Une boite métallique, fatiguée, usée. Une inséparable de toi. Disperser un peu de tabac, installer un filtre, une feuille, rassembler le tabac contre la fine toile de tissu. Rouler, maintenir, fermer, récupérer la cigarette. Toujours à portée de toi, Dans ta poche latérale, ta poche revolver, ton sac, ta sacoche, sur ton siège, ton établi, ta table de nuit, ton bureau, dans ta valise. Usée par tes paumes, par tes pouces. Éreintée de s'ouvrir, se fermer, se rabattre, ternie par le temps, la poussière, les fonds de pots de Pueblo que tu réunis quand la flemme se fait sentir de descendre au village.

Toujours au centre. Entre elle et toi, plus qu'une connivence, elle est une peau dont tu connais par cœur le grain. Ton geste est sûr, la boîte se cale entre tes doigts, la cigarette sort. Combien ai-je fait de tentatives, moi, avant de me familiariser avec le matériel ? Combien de tu m'en roules une petite suivi d'un laisse je vais le faire. Combien de cigarettes au filtre pendouillant, ou si serrées qu’elles étaient infumables ? Puis quelle fierté, bien dérisoire, avec le recul, j'en prends conscience, de réussir moi aussi l'opération ? Même en voiture, quand tu conduis, même au soleil, sous un tunnel, à contre-jour ou sans appui.

Ta boîte métallique, ta boîte à rouler, ton inséparable.

La toile ne tenait plus qu'à quelques fils, les minuscules charnières se plaignaient discrètement et disons-le, la boîte se déglinguait. Pourtant, l'essai que tu as fait de la remplacer, allant jusqu'en Belgique pour tenter de trouver l'identique a été un échec, la boîte brillante, toute neuve, au fin film plastique remplaçant la toile n'a pas fait long feu et a fini dans un tiroir.  La boîte usée, patinée, ternie est restée ton inséparable. Il a fallu commencer à la manipuler avec précaution, comme une vieille dame. Sur le couvercle les cinq lettres, RIZLA avaient encore de beaux jours devant elles. J'aurais aimé la conserver, cette boîte. Tant de toi s'y est inscrit, tes contemplations, tes méditations, tes marches, tes palabres sur la plage le soir venu, tes lectures, tes grands enthousiasmes. Mais quelle idée, de vouloir conserver de toi l'objet intime qui a sans doute contribué à t'emporter ? N'empêche, bêtement, elle me manque.

J'écris au passé au sujet de cette boîte alors que, si toi tu as disparu, elle est encore là, ses rides oxydées au repos à présent.

C'était ton objet intime, inséparable. Usé, patiné, terni et irremplaçable. Je l'associais au son de tes innombrables briquets. Au bruit du couvercle refermé succédait aussitôt celui de tes briquets, le plus souvent vides, que tu actionnais les uns après les autres et que tu utilisais parfois par deux, frottant les pierres l'une à l'autre jusqu'à l'étincelle. Enveloppe tactile, sonore et olfactive quand les premières volutes de fumée tournaient autour de ton visage. Ce n'est pas moi qui ai récupéré l'objet. Je t'y aurais retrouvée, y aurais plongé le nez, aurais réanimé des odeurs, des sensations, des gestes. Elle est une trace remplie d'empreintes de toi. Aurait-elle été, si je l'avais gardée, tricoteuse de souvenances comme j'en ai l'intuition ? Quelle ambivalence, quand j'y pense. Je m'attendris sur un objet pourvoyeur attitré de poison.

 

 

 

C'est un objet témoin. Une simple boîte à rouler des cigarettes. Oxydée, usée par le temps, par la vie rude du campo, par la poussière, par juste la vie. Un objet simple, astucieux, et celui qui en a inventé le mécanisme a dû s'en féliciter. Elle requiert moins d'habileté que pour rouler le tabac entre les doigts comme font certains. Et elle sert aussi de boîte de transport. Un peu de tabac d'avance, quelques filtres, un paquet de feuilles et on peut s'en aller et avec soi, avoir de quoi tenir deux ou trois heures. Elle trônait partout où tu étais, même à l'hôpital où elle a cessé, définitivement, de servir et un peu à la fois, de t'intéresser. Sont venues, entre la boîte et toi, quelques semaines d’indifférence.

C'est une boîte que j'ai toujours connue, je veux dire connue en même temps que je t'ai connue, toi. Une boîte devenue vieille, et à laquelle je m'étais attachée, comme on s'attache à ce qui entoure les gens qu'on aime. Une boîte à rouler des cigarettes, rien d'extraordinaire. Usée, fatiguée, ayant rempli sa mission. Un objet venimeux, que je garde pourtant côté cœur. Elle sera malgré tout vecteur de transmission et restera la boîte de. Ta boîte. Un objet témoin, un objet intime, usé, fatigué par tes paumes, par tes pouces. Ton inséparable. Elle traversera encore des années de nos années, à nous, les vivants.

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Ces blancs dans le texte

Publié le par Elisabeth St Michel

Ces blancs dans le texte

Quitter la côte au café Esperanza                  tourner à gauche               monter                     dépasser la maison du chevrier                 la propriété des Anglais                        l’ancien moulin        la casa de Adolf y su hermana                    lunettes de soleil           les murs sont d’une blancheur éclatante       le cimetière et les trois bancs            plus haut            la loma del niño perdido                 des visages burinés qui regardent le temps                      longtemps        le tunnel                 repère                   lieu de rendez-vous                   passer sous l’autoroute          quitter le macadam pour la terre                    chemin de terre           éviter les ornières     les pierres qui ont roulé        
 laisser la voiture  cahoter en seconde    tout est si familier           les lapins détalent               traverser le rio déshydraté
monter encore               la voiture rechigne un peu             dernier virage serré               vue sur mer                et sur cette ferme en ruine                  
qui câline le regard                voilà la chienne                ta chienne       affairée          même si elle traîne un peu la patte                    
en haut du petit escalier de pierre bordé de fleurs, c’est chez toi                  ce chemin                  je le refais souvent                 tant et tant                 mentalement                    je ne l’emprunterai plus                               chez toi               arriver chez toi                                        se quitter un jour et savoir toi et moi               dernière fois                  l’espace d’un regard                 la terrasse                       retraverser la terrasse         la maison                   se retourner vers la maison                faire un signe que tu ne vois pas                   trop de fatigue                     et ces blancs dans le texte.             

 

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Aller simple pour l'infini

Publié le par Elisabeth St Michel

Aller simple pour l'infini

Les blancs, dans le corps du texte, se sont accumulés jusqu’à former barrage à la décidée de tes chemins. Celui auquel tu adjoignais volontiers un possessif: mon chemin, philosophique, spirituel et curieux, explorant avec gourmandise les possibles, est devenu illisible. L’artère de pierres et de poussières, bordée d’oliviers et de manguiers, l’artère si familière qui conduisait chez toi a laissé la place à une série de blocs inintelligibles. Quant à ce tapis rouge que tu déroulais sur la carte, ce grand voyage qui t’habitait et transcendait tout -sentais-tu que la vie te lâchait pour mettre, dans sa préparation, autant d’énergie,  ces kilomètres aux côtés d’un âne, élu, préparé, équipé, entrainé, il a chaviré quand, dans ton grand espace mental, tout a commencé à aller à vau-l’eau.
Tout s’est barré de blanc, tout s’est barré tout simplement. Sidération violente, impuissance, chagrin confus, intuition de l’absence à venir et d’un compte à rebours. C’est la première hypothèse , les blancs, tous ces blancs, ceux aussi de la clinique et
des grands silences qui ont suivi, s’étalent encore, font tâche neigeuse, opaque et capturent tout dans le texte, ils en mangent le moindre fragment, jusqu’à
la ponctuation, devenue sans objet, ils s’en repaissent jusqu’à rendre copie blanche, sans commentaire, sans début et sans suite. Une page de garde trop personnelle, des interlignes trop laiteux, alignés et solidaires, pour accoucher d’un livre.
Dans le texte, les silences se délitent, l’encre blanche n’est pas monolithique, tu
détestais l’immobilisme et les arrêts sur image, trop longs, que l’on fait parfois sur soi. Tu y voyais du nombrilisme, voire de la complaisance -nom de Dieu, il me fait froid, cet imparfait- tu pataugerais, toi, sans hésiter, dans l’encre blanche, tu la brasserais résolument pour lui donner couleur et sens. Tu en ferais une aventure et laisserais à
distance l’intime. C’est la seconde hypothèse. Tu le fais, ce voyage, je pars avec toi, discrètement, juste pour ouvrir des guillemets là où tu aurais posé tes traces, pour t’offrir des exclamations et un récit possible. Tu es en avant, comme toujours. Les
paysages se dévoilent au fil de tes étapes et ne te déçoivent pas, l’âne est gourmand et fidèle. Ton pas est assuré, régulier, tu trouves chaque soir où bivouaquer. De concert, piaffent sabots et semelles. Les mots se rapprochent les uns des autres, franchissent les fossés laissés par les cases vides. Des phrases nouvelles se constituent, ton visage se
reforme là où il avait fait naufrage. S’il ne se raconte pas, le voyage s’invente. Tu étais friande d’imaginaire, de parcours rêvés et délestés du poids de la raison.
La troisième hypothèse est le big-bang du texte qui explose et retourne à l’univers qui te faisait de l’oeil. Tu ne craignais pas la mort, l’autre rive, pour toi, c’était un retour au monde minéral, végétal et cosmique. La mue produit des particules infinitésimales. Les mots, les lettres n’y ont aucun sens, chronologie, effets de style, métaphores et effets poétiques sont vains, il n’y a ni monologue ni conversation, ni début ni fin. Il ne sert à rien d’y pousser la langue dans ses retranchements. Le récit est non verbal, sensoriel, fait de signes et de perceptions, détaché de la logique et du souci de cohérence. Elle te raconterait à la perfection, cette narration-là, odyssée muette et flamboyante, remontant de l’air, de l’eau et du feu, remontant de la terre et déchiffrable en tout lieu et à chaque instant. C’est celle qui te séduirait le plus et celle que je conserve.
Une quatrième  hypothèse ne serait qu’un pâle jeu
de miroirs.

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